SURMONTER LA PERTE D'UN BEBE

 

 

Ó Extrait du livre « Surmonter l’épreuve du deuil », Helen Alexander, Empreinte Temps Présent, 2001. Disponible sur le site de la librairie 7ici : http://www.librairie-7ici.com ou par mail 7ici@wanadoo.fr.

 

« J'étais enceinte de huit mois lorsque je ne sentis plus mon bébé donner des coups de pieds. Très inquiète, j'allai consulter mon médecin généraliste. Il se voulut rassurant, expliquant qu'en grandissant, le bébé n'avait plus beaucoup de place pour s'agiter et qu'il devenait souvent plus calme. Insatisfaite de son explication, je me rendis aux urgences de l'hôpital et passai une échographie. Le médecin présent avait l'air troublé par ce qu'il voyait. Quand il appela un deuxième confrère puis un troisième pour tenter d'entendre un battement de cœur, je m'écriai : ‘Mon bébé est mort ?’ Le visage grave, il acquiesça. »

 

« Notre enfant vécut seulement dix heures. Il était né prématuré de quatre semaines et à sa naissance, la sage femme et les infirmières semblèrent soucieuses. Elles échangèrent quelques mots en murmurant pour que je n'entende pas, ce qui me rendit vraiment anxieuse. Le bébé fut emmené d'urgence au service de réanimation pédiatrique parce qu'il avait, nous informa-t-on, de la peine à respirer. Mon mari resta près de moi un temps puis partit s'enquérir de ce qui se passait. A peine dix heures après sa venue au monde, notre bébé décéda. Ils l'habillèrent et l'enveloppèrent dans une petite couverture et nous laissèrent le tenir dans nos bras, pour la première mais aussi la dernière fois. »

 

Chaque année, des milliers de parents connaissent le drame de perdre un bébé pendant la grossesse ou quelque temps après la naissance. C'est le cas des fausses couches, c’est-à-dire quand la grossesse s’interrompt involontairement avant vingt-quatre semaines, des bébés mort-nés et des morts néonatales, à savoir dans les vingt-huit jours après la naissance. La perte d'un fœtus ou d'un nourrisson nécessite de passer par les étapes du deuil mais bien souvent, les parents sont incités à étouffer leur douleur. En effet, les médecins, les amis ou les familles leur adressent des paroles comme : « Ne vous en faites pas, vous pourrez toujours en avoir un autre » ou bien : « Mais ce n'était pas encore vraiment un bébé, ne vous mettez pas dans cet état ».

 

Ces personnes sont sûrement animées de bonnes intentions et croient réconforter les parents mais en fait, ils sous-estiment l’intensité de leur douleur et leur font beaucoup de mal. Pour un père et surtout une mère, le fœtus était déjà leur enfant et l'enfant mort à la naissance ne peut être remplacé. Il a été désiré, attendu, souvent portait déjà un prénom et soudain il disparaît. Le deuil de leur enfant devient un deuil « dissimulé », à savoir qu'on ne leur reconnaît pas le droit d'être en deuil et qu'ils doivent faire comme si rien ne s'était passé.

 

Les mots que j'ai utilisés au début de ce chapitre et qui appartiennent à la terminologie médicale contribuent à renforcer ce malentendu. On parle de fausses couches, d'avortement naturel et de non-viabilité du fœtus alors que pour les couples, la réalité est plus crue : leur enfant tant attendu est mort. C'est certainement le jour où ils ont vu la première échographie de leur bébé qu'ils ont réalisé que la grossesse était bien réelle et qu'ils allaient être parents. Ils ont sans doute lu des livres expliquant l'évolution du fœtus, sa croissance et se sont émerveillés devant la forme de ses petits doigts. Ils ont également peut-être réfléchi à des prénoms et si c'est leur premier, ils ont imaginé la présence d'un nourrisson dans la maison, en préparant sa chambre et en constituant sa layette.

 

Brusquement, tout est fini, la maman n'est plus enceinte. Pour une raison qu'on ignore, elle a fait une fausse couche. La douleur et l'affliction l'envahissent, les larmes coulent sans retenue. Le docteur lui explique que son humeur triste est due au changement soudain de ses hormones mais elle sait qu'il y a plus que cela : elle souffre de la perte de son enfant qui n'est même pas né.

 

Gilles et Brigitte

 

Brigitte était professeur de mathématiques dans le même lycée depuis dix ans. Gilles son mari, était représentant pour une grande entreprise et il passait beaucoup de temps en déplacement dans tout le pays. Deux ans auparavant, ils avaient décidé de fonder une famille et malgré les statistiques, ils s'attendaient à avoir un enfant très vite. Un an plus tard, Brigitte n'était toujours pas enceinte et ils allèrent consulter leur généraliste. Il leur conseilla de ne pas s'inquiéter, de se décontracter et pour leur plus grand embarras, il vérifia qu'ils savaient comment faire un enfant. Il leur préconisa de patienter une année supplémentaire avent de se lancer dans des examens pour découvrir la cause de leur stérilité. Brigitte, âgée de trente-deux ans, refusa d'attendre, elle voulait savoir dès maintenant s'il y avait un problème. Mais le docteur insista et ils acceptèrent de laisser passer six mois pour donner une autre chance à la nature.

 

A la fin de cette période, Brigitte n'attendait toujours pas d'enfant. Le docteur répéta qu'il souhaitait qu'ils attendent encore. Exaspérée, Brigitte lui lança : « Mais ne comprenez-vous pas à quel point nous désirons cet enfant et que nous voulons mettre le plus vite possible toutes les chances de notre côté ? » Le docteur haussa les épaules, ne montrant aucune compassion. Il finit par accepter de leur rédiger une lettre de recommandation pour l'hôpital.

 

Brigitte se rendit compte qu'elle était devenue extrêmement émotive et susceptible. Elle ne supportait plus les publicités à la télévision qui montraient des mamans radieuses avec des enfants au large sourire, ni les poussettes qu'elle croisait en ville, ni encore moins les questions sans tact des gens à l'église : « Alors, toujours pas d'enfant ? » Tout cela l'agaçait fortement et l'amertume s'enracinait dans son cœur. Brigitte s'aperçut aussi que sa vie de couple était désormais totalement dépendante du calendrier. Gilles organisait son travail et ses déplacements de façon à être à la maison pour cette période de fécondité de la femme au milieu du cycle et leurs relations sexuelles s'étaient transformées en vraie corvée.

 

« La situation était déjà donc bien pénible mais elle empira encore avec le bilan de stérilité à l'hôpital : courbes de températures, analyses de sperme et multitude de tests en tous genres pour moi, dont certains furent assez douloureux. Mais au bout du compte, nous découvrîmes qu'il n'existait aucune cause physiologique apparente à notre stérilité.

 

Pendant cette période difficile, nous ne partageâmes avec personne ce que nous vivions, à part avec ma meilleure amie. Au travail, si j'avais un rendez-vous pour un nouvel examen, je prétextais des maux d'estomac pour ne pas aller au lycée. Un jour, nous sortions d'une consultation avec un spécialiste des procréations médicalement assistées, où nous avions décidé de prendre le temps de réfléchir à l'alternative qui nous convenait le mieux, lorsque je pris conscience que j'étais peut-être enceinte.

 

Peut-être le retard de mes règles était-il dû au stress, me disais-je. Mais après quatre jours, n'y tenant plus, je me rendis à la pharmacie du coin et achetai un test de grossesse. Je rentrai à la maison en courant car je savais que Gilles ne reviendrait pas du travail avant deux bonnes heures. Je filai à la salle de bains et fis le nécessaire.

 

Une heure plus tard, je connaissais le résultat. Il se révéla positif, j'étais enfin enceinte. Alléluia ! J’avais commencé à croire que Dieu ne voulait pas que nous devenions parents mais non, j'avais la preuve du contraire sous les yeux. Quand Gilles apprit la nouvelle, il explosa de joie et il m'emmena au restaurant fêter l'événement.

 

Malgré les nausées, je continuai à enseigner et j'essayai de ne pas révéler ma grossesse. Mais j'avais l'air si heureuse que les collègues me demandaient si je n'avais pas gagné au loto. A huit semaines, nous décidâmes de l'annoncer. Mes parents et ceux de mon mari n'en revenaient pas, ce serait leur premier petit-fils ou petite-fille ! Plusieurs personnes à l'église me firent savoir qu'ils se réjouissaient que nous n'ayons pas attendu plus longtemps. Si seulement ils savaient ce que nous venions de traverser !

 

Mes collègues de travail se réjouirent avec moi parce que ma joie trahissait à quel point ce bébé était désiré. Je compris que le secret n'en était plus du tout un quand un de mes élèves, au début d'un cours, me demanda sur un air taquin : « Madame, c'est vrai que vous allez avoir un bébé ? » « Oui, lui répondis-je avec un sourire radieux, c'est bien la vérité. »

 

Lorsque je lisais des livres sur la grossesse, je sautais toujours le chapitre sur les fausses couches. Il nous avait été si difficile d'atteindre l'étape du fœtus que je ne pouvais pas imaginer que Dieu me laisserait le perdre. Mon esprit n'envisageait même pas cette possibilité. Donc, quand à quatre mois, je perdis un peu de sang, je n'en soufflai mot à personne, pas même à Gilles. Je ne souhaitais pas l'inquiéter et puis, ce ne pouvait être grave, j’aimais déjà tellement ce bébé !

 

Deux jours plus tard, juste après avoir fini le dîner, je ressentis une violente contraction puis une autre et je me retrouvai allongée, souffrant atrocement. Gilles appela le docteur qui m'envoya directement aux urgences. Les deux jours suivants, les saignements et la douleur s'intensifièrent, puis je me sentis mieux. L'échographie montrait que le cœur du bébé battait encore et nous retrouvâmes l'espoir. Mais à trois heures du matin, les spasmes reprirent, plus aigus qu'auparavant et je saignai à nouveau.

 

Couchée sur le lit d'hôpital, entourée de sages-femmes et d'infirmières, je suppliai Dieu d'intervenir, d’arranger la situation car mon bébé n'était pas prêt à naître. Mais je souffrais de plus en plus et le désespoir m'envahit. Dieu n'écoutait sûrement pas mes prières et dans ces moments de détresse, je me sentis terriblement seule. Rien n'arrivait à soulager ma peine. Les contractions qui auraient dû dans quelques mois pousser mon bébé vers la vie, étaient en train de le tuer en l'expulsant violemment vers le monde extérieur.

 

Plus tard dans la nuit, la sage-femme m'apprit que c'était une fille mais je refusai de la voir. Encore aujourd'hui, quand j'y pense, je suis hantée par la pensée que ma petite fille était hideusement déformée. Mon gynécologue affirma que le bébé était parfaitement normal mais une partie de moi n'arrive toujours pas à l'accepter.

 

Comment décrire ce que je ressentis, comment trouver les mots pour qualifier cet enfer ? Quand Gilles arriva à l'hôpital, il était déjà trop tard et j'étais incapable de lui parler. D'une part, je lui en voulais de ne pas avoir été à mes côtés et d'autre part, je me sentais coupable d'avoir perdu l'enfant que nous avions tant désiré. De toute évidence, il semblait bouleversé mais il tenta de le cacher en posant des questions, en restant terre à terre. Cela ne fit qu'accentuer ma colère contre lui.

 

Lorsque je quittai le service des urgences pour une chambre de convalescence, une infirmière s'approcha de moi, mit sa main sur la mienne et me murmura : « Je sais ce que vous ressentez, moi aussi j'ai perdu mon premier, mais maintenant, j'ai deux autres enfants, en pleine santé ». Je fis un petit signe de la tête mais au fond de moi, je fulminais. Non, elle ignorait ce que j'éprouvais, je ne voulais pas d'un autre enfant, je voulais celui qui venait de mourir.

 

De retour à la maison, je ne tenais pas en place. J'interrogeais Dieu, répétant sans cesse : « Pourquoi ? » La culpabilité m'écrasait chaque jour davantage. Peut-être était-ce de ma faute, j'aurais dû m'arrêter de travailler et me reposer davantage. Peut-être avais-je mangé quelque chose de toxique pour le bébé, pire, peut-être inconsciemment ne voulais-je pas de ce bébé. Cela expliquait que je ne réussissais pas à tomber enceinte et que je n'avais pas été capable de le garder. Ces pensées paraissent absurdes, je sais bien, mais elles se bousculaient dans ma tête, sans me laisser de répit.

 

Le plus éprouvant fut d'affronter le regard des autres. Nos parents se montrèrent compréhensifs et nous apportèrent un soutien précieux mais je devinais leur profonde déception, même s'ils tentaient de la dissimuler. Je culpabilisais de ne pas avoir réussi à leur donner le premier de leurs petits-enfants. Au travail, un lourd sentiment d'échec m'oppressait. J'avais l'impression que les élèves me jugeaient et qu'ils pensaient que si je n'avais même pas été capable d'avoir un bébé, j'étais indigne de les enseigner. Je reconnais que cette pensée était elle aussi vraiment irrationnelle, mais c'était ma façon de voir.

 

Je pleurais souvent et je me sentais complètement épuisée, brisée même. J'avais perdu toute énergie et je devais lutter pour entreprendre la moindre action. Les journées se succédaient et se ressemblaient en monotonie. Chaque matin, je me levais, prenais ma voiture jusqu'au lycée, donnais mes cours puis rentrais à la maison pour me coucher. Gilles commença à s'énerver après moi. Dans les premières semaines, il m'avait entouré avec tendresse et compréhension, mais maintenant, il ne comprenait pas que je continue à être si déprimée. Lui aurait voulu qu'on essaie d'avoir un autre bébé. Il s'était laissé convaincre par le fait que le meilleur remède à cette épreuve consistait à retomber enceinte, car comme le disaient la plupart des gens, « Vous pouvez toujours en avoir un autre ». Avait-il oublié à quel point nous avions eu du mal à concevoir le premier ?

 

Nous avions tant désiré ce bébé. Chaque mois précédant la grossesse, lorsque je découvrais que je n'étais pas enceinte, la déception se révélait cruelle. Je repensais aussi avec dépit à tout l’argent et au temps que nous avions dépensés pour trouver les causes de notre stérilité. Les articles sur des nourrissons maltraités, des statistiques sur l'avortement ou des récits d'adolescentes enceintes contre leur gré, m'irritaient jusqu'à l'écœurement. Je me consolais en me disant, qu'au moins nous, nous aurions fait de très bons parents mais cette pensée ne chassait pas l'amertume.

 

Deux mois après ma fausse couche, Geneviève, une femme de l'église que je ne connaissais que de vue, me demanda si elle pouvait passer prendre le café un soir. Elle ajouta qu'elle avait eu quatre fausses couches et qu'elle était disposée à en parler avec moi. J'hésitais, ne sachant pas si je serais capable d'entendre son témoignage, mais il me parut impoli de refuser. De plus, en mon for intérieur, je sentais que j'avais besoin de savoir comment elle avait vécu et surmonté cette épreuve.

 

Le soir où elle me rendit visite reste gravé dans ma mémoire comme une rencontre particulièrement bénéfique, un véritable tournant. Geneviève me partagea son histoire avec une profonde sincérité, ce qui m'encouragea à mon tour à lui ouvrir mon cœur et exprimer ce que je ressentais. Je parvins à lui livrer des sentiments que je n'avais même pas confiés à mon époux. Elle me parla de son besoin de pleurer la perte de son fœtus, comme si elle avait perdu un être cher de son entourage. Après sa quatrième fausse couche, elle organisa même un bref service funèbre dans la chapelle de l'hôpital. Cette idée me stupéfia d'abord, je n'y avais jamais songé mais en y réfléchissant, je trouvai cette démarche pleine de sens. Après tout, il s'agissait de la disparition d'une vie humaine, même si sa formation n'était pas encore achevée. »

 

Cette soirée fut un moment décisif dans la vie de Brigitte parce qu'elle se rendit compte que sa dépression était en fait liée à un travail de deuil non achevé. Elle comprit qu'il était normal de souffrir de la perte de son bébé et que sa détresse était justifiée. Le récit de Geneviève la déculpabilisa et lui donna l'autorisation d'exprimer sa peine.

 

Deux ans plus tard, Brigitte fut à nouveau enceinte. En dépit de l'angoisse qu'elle ressentit tout au long de sa grossesse, elle donna naissance à un petit garçon en pleine santé.

 

Le désir d'avoir des enfants, de donner la vie, s'impose comme une nécessité pour l'avenir de la race humaine. Les avancées technologiques et notamment les progrès de la médecine dans nos pays occidentaux nous ont poussés à croire que les accidents de grossesse comme les fausses couches étaient évitables. Le contrôle des naissances et le développement des techniques de P.M.A (procréation médicalement assistée) incitent à penser que nous pouvons avoir des enfants quand nous le voulons et qu'ils viendront au monde sans aucune difficulté. Mais nous avons oublié que l'homme ne possède pas le contrôle de sa destinée. Dans les pays pauvres du Tiers-monde, la vie et la mort se conjuguent au quotidien. Du coup, les gens ont conscience que le souffle de la vie ne leur appartient pas, qu'on ne peut le maîtriser.

 

En Occident, nous aimons croire que nous avons la situation en main et nous imaginons que la médecine est toute-puissante. Quelle désillusion face à la mort d'un nourrisson ou l'interruption involontaire d'une grossesse, quand la médecine ne peut rien faire pour l'empêcher. Aveuglément confiantes en cette maîtrise de la médecine, de nombreuses femmes comme Brigitte ne conçoivent même pas que quelque chose puise entraver leur grossesse et elles imaginent déjà leur nouvelle vie alors que leur bébé est encore dans leur ventre. Quand elles perdent ce bébé et avec lui leurs rêves et leurs espoirs, l'entourage minimise malheureusement souvent leur peine. Pourtant, ce refus d'accorder à la femme le droit de pleurer la perte de son fœtus comme n'importe quel autre deuil nuit considérablement à sa santé émotionnelle et psychique. Une souffrance refoulée empêche de cheminer vers l'acceptation de la réalité et détériore la vie intérieure de la personne et ses relations avec son entourage.

 

L'Eglise n'a pas encore vraiment compris l'importance d'accompagner les parents ayant vécu la perte d'un bébé avant terme. Il ne s'agit pourtant que d’organiser une brève cérémonie en mémoire de cette vie arrêtée prématurément.

 

L'un des plus émouvants témoignages que j'ai entendu pendant mes douze années à la télévision fut celui d'une femme dans la cinquantaine. A vingt ans elle mit au monde son premier bébé alors qu'il avait seulement sept mois. Mais il s'avéra qu'il était mort quelques heures auparavant dans son ventre. Ses yeux se remplirent de larmes quand elle décrivit ce qu'elle éprouva à cet instant. Les infirmières refusèrent de lui montrer le bébé, et on emmena immédiatement celui-ci dans une autre pièce. Quand elle demanda si c'était une fille ou un garçon, la sage femme répondit sèchement qu'il était préférable de ne plus songer du tout au bébé. Il était mort et il fallait l'oublier. Depuis ce jour, raconta-t-elle, ses nuits sont hantées par des questions sur ce bébé. Etait-il laid ou bien défiguré ? Plus tard, elle accoucha d'un autre enfant bien portant mais cela n'ôta pas ces questionnements.

 

L'attitude insensible, presque cruelle de l'équipe médicale qui s'occupa de cette femme nous choque mais à l'époque, ce comportement apparaissait comme le plus approprié. On tenait à épargner au patient un choc supplémentaire. Mais depuis quelques années, sous la pression d'associations de parents ayant perdu leur bébé avant terme et l'influence de psychologues reconnus, les sages femmes encouragent les pères et les mères à tenir dans leur bras leur bébé mort afin de faciliter le travail de deuil.

 

Le témoignage suivant montre, en contraste avec celui de cette femme de cinquante ans à qui on cacha son bébé, à quel point les mentalités ont changé.

Vincent et Sophie

 

« Le jour anniversaire de leur mariage, Vincent et Sophie portèrent un toast à la santé de leur bébé qui allait bientôt naître. La grossesse s'était déroulée sans difficultés particulières et dans moins de dix semaines, ils seraient parents. Quelques jours après cette fête, Sophie se rendit chez sa gynécologue pour un contrôle de routine. Mais en voyant l'échographie, celle-ci l'envoya d'urgence à l'hôpital. Deux heures plus tard, elle apprit que son bébé était mort.

 

Vincent m'avait accompagnée à l'hôpital et il se tenait près de moi mais nous étions incapables d'échanger un mot. Nous étions en état de choc. Le gynécologue de garde expliqua qu'il ignorait pourquoi le bébé avait cessé de vivre dans mon ventre. Il se montra vraiment doux et compréhensif tandis que Vincent et moi éclations en sanglots. Il s'excusa de s'absenter quelques instants et de nous laisser seuls mais il ajouta qu'il allait revenir pour me mettre sous perfusion afin d’accélérer « l’accouchement ».

 

Je me sentis défaillir en entendant ces paroles. Mes amies m'avaient raconté qu'elles avaient supporté la douleur de ce temps de travail parce qu'elles savaient qu'au bout du compte elles verraient leur enfant. Mais moi, je devais endurer cette souffrance pour mettre au monde un mort. Mon corps, incubateur d'une vie nouvelle pendant huit mois, s'était transformé en cercueil. Cette pensée me glaçait le sang.

 

Les douze heures en salle de travail s'avérèrent les pires de ma vie. Les nombreux calmants que j'ingurgitais soulageaient sensiblement la douleur physique mais ne pouvaient apaiser ma détresse morale. J'avais l'impression que le temps s'était arrêté, que nous étions condamnés à vivre dans ce désespoir pour l'éternité et que cette torture n'en finirait jamais. Vincent éprouvait le même tourment, il me serrait fort la main et nous pleurâmes beaucoup.

 

Finalement notre bébé, un petit garçon, vint au monde et la sage-femme ne put s'empêcher de pleurer aussi en le voyant sans vie. Quelques minutes plus tard, elle me le tendit pour que je le prenne dans mes bras mais je refusai. Vincent, lui,  accepta et pendant qu'il le berçait, il murmura : " Regarde, Sophie, il est tout petit et tellement mignon ! » « Mais mort », ajoutai-je sèchement. Cependant, intriguée, je me penchai sur le petit être et contemplai ses formes si menues. Je caressai ses minuscules doigts et sentis la douceur de la paume de sa main. Ces instants nous procurèrent une grande paix. Puis, entre deux sanglots, nous décidâmes de l'appeler Guillaume.

 

Vincent venait d'une famille très pratiquante et il souhaita que notre fils soit béni par l’aumônier. La cérémonie fut simple et brève. Je tenais Guillaume dans mes bras et Vincent avait passé les siens autour de moi. Je ne fis pas attention aux paroles de l'aumônier mais quand il nous quitta, je me sentais apaisée et plus sereine. Nous avions la certitude d'avoir fait quelque chose de bien pour Guillaume.

 

Je restai à l'hôpital la nuit suivante puis reçus l'autorisation de rentrer chez moi, sachant que je ne verrais plus jamais Guillaume. En partant, la sage-femme qui avait accouché notre enfant me donna plusieurs photos de lui, une mèche de ses cheveux fins et clairs, une copie de ses empreintes digitales et un bracelet d'identification mentionnant la date et son poids. Elle nous laissa également un certificat attestant que notre enfant était mort-né.

 

Nous gardons précieusement ces objets, ils sont tout ce qu'il nous reste de notre fils. Le drame d'un enfant mort-né c'est que vous le portez pendant des mois en le chérissant, en planifiant son futur puis d'un seul coup, vous n'avez plus rien, aucun contact, aucun souvenir commun. C'est pourquoi avec le recul, j'apprécie énormément d'avoir eu l'opportunité de voir Guillaume et de le tenir. Il me parut si beau et paisible, comme s'il dormait. L'heure de quitter l'hôpital sans lui arriva. Dans la voiture qui me ramenait chez nous, je regardai mes bras vides, inoccupés et mon cœur se brisa à nouveau. Quelle déchirement de rentrer sans lui !

 

Une fois à la maison, je me dirigeai immédiatement vers la chambre que nous avions préparée pour lui et instinctivement, je touchai chaque objet, le lit, les jouets… Vincent me rejoignit, je me jetai dans ses bras et nous pleurâmes jusqu'à épuisement toutes les larmes de nos corps. Cette nuit-là, j'attrapai la première brassière que j'avais achetée pour Guillaume et la pris dans le lit avec moi. Je m'endormis en la serrant fort contre mon cœur.

 

Avant ces événements, je ne m'intéressais pas vraiment à la religion mais le décès de Guillaume me poussa à me demander si Dieu et le ciel existaient. Notre fils se trouvait-il dans une sorte de paradis ? J'étais tiraillée entre le désir d'y croire et ma rationalité qui me poussait à considérer la mort de Guillaume comme une fin définitive à accepter avec fatalité. J'hésite encore dans mes croyances. En tout cas, un mois après avoir quitté l'hôpital, alors que la tristesse et la colère me submergeaient encore, une question assaillit mon esprit : où se trouvait le corps de mon petit Guillaume ? Les infirmières m'avaient assuré qu'elles s'occupaient de ce problème à notre place, mais j'ignorais ce qu'elles en avaient fait. Ces interrogations tournèrent à l'obsession, je devais connaître la vérité.

 

Après réflexion, je pris contact avec l'aumônier de l'hôpital, pensant qu'il saurait me renseigner. Avec beaucoup d'amabilité, il m'invita à venir en discuter avec lui, à l'hôpital ou ailleurs si je souhaitais éviter de remettre les pieds dans ce lieu. Mais je voulais y retourner, car j'avais besoin de m'assurer que cette épreuve atroce appartenait désormais au passé. Je lui rendis visite dès le lendemain. Vincent ne m'accompagna pas, parce qu'il travaillait, mais également parce qu'il jugeait étrange de vouloir savoir où Guillaume se trouvait.

 

L'aumônier me demanda comment je me portais et je lui répondis un « Ca va bien, merci » des plus neutres car je ne tenais pas à me livrer à un inconnu. Mais quand il s'enquit de la raison pour laquelle je désirais savoir où était Guillaume, mes réserves s'évanouirent et je lui confiai les émotions les plus intimes qui tourmentaient mon âme. J'évoquai la colère envers des amis qui ne me parlaient jamais de ce qui m'était arrivé, mon sentiment de culpabilité avec cette voix m'accusant d'avoir tué mon propre bébé et aussi ma peur qu'il ait fini dans un incinérateur, et qu’il ne reste plus aucune trace de lui. Sur ce point, il sut me rassurer. Il m'expliqua qu'on enterrait les bébés morts à la naissance au cimetière le plus proche, dans une partie qui leur était réservée et qu'une plaque commémorative y était dressée où on lisait : « Nous ne vous oublions pas. Vous nous manquez ».

 

Il me raconta l'histoire de ce mémorial. Il y a trois ans, l'endroit du cimetière où reposaient les bébés ne représentait qu'une petite surface assez négligée avec seulement quelques croix en bois faites à la main. Mais un groupe de parents décida que leurs bébés ne méritaient pas d'être traités de la sorte, ni oubliés. Ils rencontrèrent le maire et son conseil municipal qui acceptèrent de faire quelque chose pour remédier à cette situation. D'où l'installation d'une plaque commémorative et un entretien plus soigné du cimetière. De plus, les mêmes parents offrirent à l'hôpital un Livre d'or du Souvenir dans lequel les parents ayant perdu un bébé pourraient inscrire le nom de leur enfant et un mot personnel.

 

Un immense poids tomba de mes épaules. Quel soulagement d'entendre ces paroles ! Voilà des gens qui comme moi refusaient qu'on oublie leur bébé et pour qui il était important d'offrir un lieu décent pour leur corps. Je n'étais donc pas folle !

 

Vincent et Sophie se rendirent peu après au cimetière. Ils inscrivirent le nom de Guillaume dans le Livre d'or. Ils fréquentèrent également un groupe de soutien, composé de couples ayant vécu la même épreuve, ce qui leur permit peu à peu d'accepter la perte du bébé. Un an plus tard, ils attendaient un deuxième enfant.

 

Ce bébé ne remplacera pas Guillaume, nous en sommes conscients. Il restera notre premier-né et quand son petit frère (ou sa petite sœur) sera assez grand pour comprendre, nous lui parlerons de la courte existence et du décès de son grand frère. Ce qui continue à me faire souffrir, c'est l'attitude de parents ou d’amis qui n'abordent jamais le sujet. Guillaume est devenu un tabou et je ne le supporte pas. Cela me donne l'impression qu'ils n'ont pas de compassion, même si je me trompe sûrement. La perte de mon enfant a causé la fin de plusieurs amitiés mais heureusement, nous en avons noué d'autres grâce au groupe de soutien. Ce qui nous rapproche est particulièrement terrible mais ce lien offre un grand réconfort. Et maintenant, je suis engagée dans la collecte de fonds pour la recherche médicale avec l'espoir que dans le futur, ce que j'ai vécu, d'autres femmes n'auront pas à l'endurer. »

 

Le fait que la perte d'un bébé par fausse couche, mort à la naissance ou dans les jours suivants, fasse souffrir autant que n'importe quel autre deuil n'est accepté que progressivement par la société. Les parents sont encore trop souvent contraints à garder leur douleur pour eux ou à la taire assez rapidement. Or, dans ces cas aussi le travail de deuil est nécessaire et les parents doivent franchir les différentes étapes jusqu'à l'acceptation. Les parents ayant perdu un bébé avant terme ou à la naissance ont réussi par leur témoignage et leur insistance à imposer un plus grand respect de la vie prématurément disparue.

 

Pourtant, il reste des personnes maladroites ou insensibles, même du côté des professionnels. Ainsi, une mère raconte comment l'aumônier du service des urgences refusa de dire une prière pour le bébé qu'elle venait de perdre parce que, commenta-t-il froidement, il n'avait pas atteint vingt-huit semaines et il n'en avait donc pas besoin. Un autre couple se souvient avec horreur des paroles du docteur qui en examinant leur bébé décédé et mal formé décréta : « C'est bien mieux pour vous qu'il soit mort, vous n'auriez pas été heureux. » Pendant de longs mois, ce commentaire les culpabilisa de ressentir de la tristesse au sujet de la disparition brutale de leur bébé.

 

L'expérience du deuil enferme les personnes dans leur solitude. Ceci est particulièrement vrai dans le cas d'une fausse couche ou d'une mort à la naissance. A part l'équipe médicale, il n'y a souvent personne qui accompagne le couple pendant cette épreuve. Les parents, qui s'étaient déjà attachés au petit être et suivaient de près son évolution, assistent à sa fin en direct à l'hôpital. Ils ont sous les yeux la terrible preuve tangible de la mort de leur bébé.

 

La détresse des parents est d'autant plus accentuée si, comme c'est souvent le cas, ce deuil est le premier de leur existence.

 

Outre une tristesse accablante, la perte d'un bébé provoque d'autres sentiments destructeurs, le plus puissant étant certainement la culpabilité. « J'allais être père ou mère, j'aurai dû protéger mon bébé et l'empêcher de mourir ». Ensuite vient la colère, notamment envers les sages-femmes et les infirmières : « Elles auraient dû soigner plus efficacement, elles auraient dû sentir que quelque chose se passait mal et éviter que le pire se produise ». On observe aussi qu'un lourd sentiment d'échec submerge la plupart des parents. « Tous les jours des bébés bien portants naissent et moi, je n'ai pas réussi à faire de même. J'ai échoué. » Enfin, les parents souffrent souvent d'accès de jalousie. « Pourquoi la voisine a-t-elle eu un bébé en bonne santé et pas moi ? »

 

Ces sentiments violents ne se dissipent pas facilement et ils persistent souvent pendant plusieurs semaines, voire plus souvent des mois. Ces émotions extrêmes ont des effets nocifs sur l'équilibre affectif et psychologique de chaque parent mais également sur leur vie de couple. En fait, une grande partie des couples qui ont vécu la perte d'un bébé se séparent dans les douze mois suivants. Toutefois, il n'y a là aucune fatalité, si le couple extériorise sa peine et se fait aider d'un conseiller s'il en ressent le besoin.

 

Mais même pour ceux qui gèrent assez bien cette crise et restent ensemble, le travail de deuil prend du temps car la blessure est profonde.

 

Un des moments les plus difficiles à traverser pour les mamans ayant perdu prématurément leur bébé arrive avec la semaine où celui-ci était censé naître. Pendant la grossesse, cette période était attendue, désirée comme le temps de la libération et de la joie. Désormais, ce sont plutôt des journées interminables à passer. Les autres couples de l'entourage qui attendaient un enfant pour la même période ou ceux qui assistaient au cours de préparation à l'accouchement sont maintenant fiers de montrer leur progéniture à tous. Les parents endeuillés, eux, se sentent humiliés par l'absence de bébé à présenter. Et quand quelqu'un demande, « Et vous, vous avez eu un garçon ou une fille ? », la douleur est pire qu'un coup de poignard.

 

Les fêtes constituent un autre temps difficile pour ces couples. Le jour de l'anniversaire présumé de l'enfant par exemple, au lieu de souffler les bougies avec leur fils ou leur fille, les parents se rappellent que leur bébé les a quittés il y a tant d'années. Noël et la date anniversaire du décès représentent d'autres étapes critiques. A ces occasions, les parents peuvent effectuer un acte symbolique, un geste spécial pour marquer cette date : allumer une bougie ou se rendre ensemble dans un lieu rappelant le souvenir de l'enfant. Les parents et les frères et sœurs en retirent souvent un grand réconfort car c'est une façon d'exprimer qu'ils n'ont pas oublié le bébé décédé.

 

En résumé, le plus important pour gérer ces deuils « dissimulés » est de reconnaître qu'il s'agissait d'un être humain à part entière, désiré, aimé et attendu. C'est pourquoi organiser un service funèbre, peu importe combien de temps après le décès, s'avère très bénéfique pour le travail de deuil. Certes, une telle cérémonie est particulièrement éprouvante mais cela contribue efficacement à cheminer vers l'acceptation du drame. Lorsque les parents voient le petit cercueil, c'est souvent la première fois qu'ils réalisent vraiment que le bébé a cessé de vivre. Ils comprennent qu'ils ne font pas un cauchemar dont ils vont bientôt se réveiller. La mort de leur bébé est malheureusement un fait bien réel, avec lequel il va falloir apprendre à vivre.

 

Les parents qui n'ont pas organisé ce type de cérémonie, notamment ceux qui ont perdu un bébé il y a plusieurs décennies, souffrent de ne pas avoir eu l'occasion d'extérioriser publiquement leur peine. Ils ont l'impression en quelque sorte que leur tragédie est tombée dans l'oubli, qu'ils n'ont pas eu le temps d'écrire les dernières pages de l'histoire. Parfois, des années après, ils se demandent ce qu'il est advenu de leur bébé, regrettant de ne pas avoir de souvenir tangible de l'existence de leur enfant. Ces personnes ont eu du mal à faire leur deuil, ils n'y sont peut-être même pas arrivés. En tout cas, même des années après, il est possible de changer cet état de fait et d'arriver à une cicatrisation de la blessure.

 

Comment retrouver la trace de son bébé ? Les registres des hôpitaux, seulement les plus récents, en possèdent peut-être quelques clichés. En fait, certains établissements attendent que les parents réclament les photos pour les communiquer. De plus, si le personnel de l'hôpital a affirmé aux parents qu'il s'occupait du corps du bébé, il est possible d'en contacter les directeurs et de demander à quel cimetière ils ont confié le bébé. Ainsi, les parents peuvent retrouver l'endroit où repose leur petit. Ce lieu risque d'être plutôt une sépulture commune ou une plaque commémorative plutôt qu'une tombe individuelle mais cela reste néanmoins un endroit précis où les parents peuvent venir se recueillir s’ils le désirent.

 

Même cinq, dix ou vingt ans après la mort d’un bébé, les parents sentent parfois le besoin d'organiser une brève cérémonie en mémoire du bébé qu’ils ont perdu. S'ils n'étaient pas parvenus à franchir toutes les étapes du travail de deuil, ce service leur permettra de reconnaître la réalité et l'importance de la perte subie et d'arriver à surmonter leur peine.

Bernadette et Didier

 

Quand Bernadette accoucha, elle mit au monde un nouveau-né sans vie. Comme elle tomba malade après la naissance, on ne lui permit pas de voir son fils et l'hôpital prit en charge son petit cadavre. Elle rentra chez elle après quelques jours. Avec stupéfaction, elle s'aperçut que son entourage accueillit ce drame avec le plus grand mutisme. Ses amis, parents et voisins évitaient de parler de ce qui lui était arrivé et elle n'eut jamais l'opportunité d'extérioriser sa peine.

 

Douze ans plus tard, alors qu'elle souffrait de dépression chronique, elle comprit qu'elle faisait encore le deuil de son fils. Elle se rendit à la clinique où il était né et l'équipe médicale lui montra les registres relatant sa naissance. Une infirmière lui indiqua que des services funèbres commémoratifs se tenaient régulièrement à la chapelle de l'hôpital. Bernadette et Didier décidèrent d'assister à l'un de ces offices.

 

« A notre arrivée dans la chapelle, on me tendit un signet sur lequel, si je le souhaitais, je pouvais inscrire le nom de mon fils et le jour où il décéda. Ensuite, le signet était déposé dans une corbeille avec ceux des autres parents. Le service débuta par le Psaume 23, puis d'autres lectures bibliques suivirent. L'aumônier pria de façon simple mais profonde pour exprimer la douleur de la perte d'un enfant et notamment d'un bébé. Il ajouta que les âmes de chaque enfant se trouvaient entre les mains de Dieu. La corbeille contenant les signets fut placée sur l'autel, pour symboliser cette bienveillance de Dieu envers nos bébés. Nous avions ainsi la certitude qu'il prenait soin d'eux.

 

Les autres couples pleuraient beaucoup et nous aussi, mais dans notre cas, nous savions que c'était des larmes de guérison. Enfin nous avions l'occasion d'exprimer publiquement notre chagrin et nos regrets pour la non-existence de notre fils. Voilà douze ans que nous attendions ce moment, douze années bien maussades. Le sentiment de vide qui m'habitait depuis le jour de l'accouchement venait de me quitter. »

 

Pour les parents qui croient que Dieu est la source de toute vie et qu'il conduit chaque existence, une fausse couche ou un enfant mort-né ébranlent souvent cette conviction. Pourquoi Dieu a-t-il permis qu'ils attendent un enfant, établissent des plans pour lui, s'attachent à lui, pour ensuite le reprendre de façon si brutale et si cruelle. Ce sentiment d'incompréhension, d'injustice est accentué si les médecins ou l'autopsie ne révèlent aucune cause à ce décès

 

Ce fut le cas de Brigitte dont l'histoire est rapportée au début de ce chapitre. Aucune raison médicale ne semblait expliquer l'interruption prématurée de sa grossesse.

 

« Je n'arrivais pas à accepter que Dieu ait voulu que ce malheur arrive. Il savait bien à quel point nous désirions ce bébé. Il ne nous l'avait sûrement pas repris juste pour nous apprendre quelque chose ! De mon point de vue, c’était un blasphème d'affirmer que ce qui s'est passé était la volonté de Dieu. Quel genre de Dieu décréterait un acte aussi barbare ? Si j'avais été malade ou si le bébé avait eu une malformation, il y aurait eu une explication pour que Dieu agisse ainsi. Mais j'avais beau tourner ces idées dans tous les sens, je ne trouvais aucune raison à la disparition de mon bébé. J'étais en bonne santé et le bébé s'était développé normalement.

 

Puis je me mis à songer à l'âme de mon enfant. En possédait-il une, se trouvait-il maintenant au ciel ? Si oui, pourquoi Dieu avait-il permis sa conception pour ensuite ne pas le laisser vivre ? J'avais toujours cru que la vie était un don nous permettant de grandir, de nous épanouir émotionnellement et spirituellement, mais mon bébé n'a même pas pu expérimenter cela.

 

Toutes ces questions m'obsédaient, je répétais : « Pourquoi, pourquoi mon Dieu ? » Au bout du compte, j'arrivai à la conclusion que je n'en savais rien et que je n'aurais pas d'explication ici bas. Il faudra attendre le ciel pour connaître la vérité. Mais ce dont je suis sûre depuis cette épreuve, c'est que Dieu nous soutient dans nos détresses et nos colères et qu'il n'en est pas responsable. Je constate que nous avons mûri, en tant que couple et individuellement, à travers ces événements douloureux, mais je ne crois absolument pas que ce malheur nous soit arrivé pour nous rendre plus compatissants envers les autres ou plus matures. Ces qualités ne furent que les conséquences et non la cause de notre affliction.

 

Les paroles suivantes sont extraites d'une liturgie utilisée pour les services funèbres d'un bébé mort-né. Elles me semblent être une conclusion appropriée à notre réflexion.

 

« Nous sommes réunis en ce jour pour une occasion particulièrement pénible. Nous espérions vivre un temps de joie, de bonheur et ce sont les larmes et la douleur qui sont au rendez-vous. Un sentiment de vide oppressant nous envahit. Ce qui vient de se passer semble tellement vain et dénué de sens. Des questions sans réponses agitent notre esprit, nous nous sentons perdus, désemparés. Il y a tant de choses que nous ne savons pas, tant d'autres que nous ne comprenons pas.

 

Mais il reste certaines vérités auxquelles nous pouvons nous raccrocher en toute confiance. Nous savons que le Dieu qui nous a créés nous aime et que son amour dure à toujours. Nous avons également la certitude que par son fils Jésus-Christ, il a promis de ne jamais nous abandonner. Nous croyons également que d'autres avant nous ont bénéficié de son soutien, de sa consolation et qu'il nous donne la force et l'espoir dont nous avons besoin quand l'épreuve nous en a privés. »

 

 

 

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