Maïlys, notre trésor

 

Voici, en bref, notre histoire, à Samuel, Emilie, Maïlys, et moi : 

Après 5 ans de galère, de doutes, d'espoir, une dernière tentative de FIV a été un succès : le 22 décembre 2004, j'apprends que je suis enceinte!

Quel Noël inoubliable que ce Noël 2004, quelle joie nous avons eu à annoncer cette nouvelle que personne n'attendait plus !

La première échographie montre que les trois petits embryons ont fait leur nid. 

 

Les mois suivants ont été difficiles, car la décision a été prise de procéder à une "réduction embryonnaire".

 

La suite de ma grossesse s'est déroulée normalement, avec mes deux petites puces (nous avons su rapidement qu'il s'agissait de deux petites filles) qui se développaient bien en moi, qui gigotaient, et étaient en pleine forme.

Moi j'étais très fatiguée, surtout quand les chaleurs ont commencé, mais rien que de très normal, d' après mon obstétricien.

 

J'ai vécu là une période de plénitude que, je pense, jamais je ne revivrai, même si, un jour, je tombe enceinte à nouveau (ce qui tiendrait du miracle, car il n'est plus question pour moi de refaire un parcours médical).

J'ai adoré chaque instant que j'ai partagé avec Emilie, que je portais à droite, et Maïlys, que je portais à gauche.

 

Ma soeur, ma cadette de 7 ans, est tombée enceinte en même temps que moi, elle devait accoucher vers le 15 septembre, moi, mon terme était le 09 septembre, donc, pour des jumeaux, un accouchement au plus tard, mi août.

 

Puis le 22 juillet 2005, tout s'est arrêté.

 


Ce jour là, j'avais rendez-vous chez mon obstétricien, à Bordeaux, pour une visite de routine.
Nous sommes partis vers 8 h. Nous étions de très bonne humeur, nous devions aller  déjeuner au restaurant puis faire des courses pour les petites après le rendez vous ...

 

Ce jour là, le Professeur n'avait pas trop de retard, tout au plus 1 H, et l'humeur était toujours au beau fixe.
Après avoir fait mes analyses
  urines et tension, tout OK!), un petit chocolat chaud et une pomme, et enfin, à nous !


Ce jour là, je suis entrée dans ce cabinet, et je ne savais pas que ma vie allait bientôt changer, que j'allais perdre, avec Maïlys, mon innocence.
Ce jour-là, j'ai salué mon médecin, il nous a souri, nous ne savions pas , et lui non plus, que dans quelques minutes, tout allait basculer, qu' en fait, tout avait déjà basculé...

 

Ce jour là, il m'a ausculté, comme tous les mois, il a écouté les coeurs de mes puces. Il n'arrivait pas à t'entendre, Maïlys, et pour cause ... Un problème de matériel, a t il pensé, et nous aussi.

 

Ce jour là, il nous a donné rendez vous pour le 16 août, en disant: tout va bien, tout est normal, il n'y a pas de signe avant coureur d'accouchement plus proche (le terme étant le 09 septembre, soit, pour des jumeaux, un accouchement au plus tard le 20 août).

 

Ce jour là, une sorte d'instinct, enfoui tout au fond de moi, me disait malgré tout que quelque chose n'allait pas, le médecin l'a ressenti et a proposé de faire un monitoring pour vérifier que tout était ok...
La salle d'examen d'urgence est toute petite, nous y sommes entrés très vite, juste pour vérifier... Une élève sage-femme pose les sondes, n'arrive pas à capter le coeur de Maïlys ; au bout de 5 mns, déconfite, elle va chercher la sage femme en poste, qui, évidement, n'y arrive pas plus qu'elle. A ce stade, personne n'est encore inquiet, en tout les cas, personne ne me le montre. Moi-même, je suis incapable de penser au pire, l'idée ne m'effleure même pas, même si la tension commence un peu à monter, mêlée à de l'agacement : ils sont nuls de ne pas y arriver, ce n'est quand même pas compliqué !
Tout se passe très vite: entre le moment où nous sommes sortis du cabinet de l'obstétricien et le moment où la sage-femme décide d'aller chercher un interne (qui s'avèrera être une interne), pour me faire une échographie ("
Comme ça, on est sûr de tout voir, on sera tranquille"), il s'est passé tout au plus un quart d'heure.

 

Ce jour là, quand je suis entré dans cette petite pièce, avec Sam à mes côtés, j'ai regardé l'interne et je lui ai souri, un jeune homme, externe, était là, on m'a demandé si ça ne me gênait pas: pour lui, il s'agissait d'apprendre en regardant une échographie de grossesse gémellaire, il a beaucoup appris, certainement ...

 

Ce jour là, et au moment où l'interne, silencieuse depuis une bonne minute (c'est très long, une minute), nous dit : " Je vais chercher mon chef de clinique, je ne peux pas poser ce diagnostic toute seule", j'ai compris, Sam aussi, que quelque chose avait basculé, que la joie pure que j'avais de porter mes filles allait disparaître... Encore à ce moment, je n'imagine pas le pire : comment le pourrais-je ? Qui peut concevoir de perdre un enfant ?

 

Ce jour là, le chef de clinique entre dans la pièce, et le silence s'installe. L'externe est toujours là, il regarde les yeux grands ouverts, il sait, bien sûr, ce que moi je ne sais pas encore, l'interne est là aussi, tout le monde a le regard braqué sur l'écran... Pas moi, une sorte d'instinct de protection, je ne veux pas regarder, pas savoir, pas encore, conserver ces quelques secondes précieuses où pour moi, pour nous, pour elle, tout est encore possible ...
Samuel, lui, regarde, je suis tournée vers lui, et je regarde son visage, tendu, crispé. Plus tard, il me dira qu'à ce moment là, il avait compris...
Le silence me semble durer une éternité, on entend une mouche voler, et il fait si chaud dans ce tout petit local, j'étouffe... Combien de temps exactement se passe t il, je ne sais pas, 5 mn, 10 mn, un quart d'heure ? Le temps a suspendu son vol, nous sommes dans un autre espace, pour moi, il s'est passé un temps infini, entre angoisse  et espoir, et soudain, tout s'arrête.

 

Ce jour là, le couperet est tombé, quelques mots laconiques, "Il n'y a plus d'activité cardiaque pour un jumeaux.
Je ne comprend pas, qu'est ce qui se passe, je vois bien que ce n'est pas une mauvaise blague, je vois Samuel qui étouffe un cri, les yeux baignés de larmes, et là , je réalise , je comprends, et je reçois l'information comme le souffle d'une explosion, explosion de mes sentiments, qui me coupe le souffle: Maïlys est partie.
Je ne sais pas si j'ai parlé, tout ce que je sais c'est que je sanglotais, sans plus pouvoir m'arrêter, j'ai enfoui ma tête au creux de Sam, je ne voulais pas le voir pleurer, cela donnait tellement de réalité à ce cauchemar ...

 

Ce jour là, j'ai attendu, toujours avec Sam, bien sûr, plusieurs heures, installée en salle d'accouchement,  qu'une chambre se libère au service de grossesse pathologique.
Très rapidement, on m'a fait une piqûre de cortisone pour maturer les poumons d'Emilie, car, à ce stade, on ne savait pas encore si j'allais devoir accoucher rapidement ou pas. Maïlys, décédée, pouvait en effet, à tout moment, se mettre à produire une sorte d'enzyme qui pouvait nous être fatale à Emilie et à moi. Une prise de sang a été faite, pour contrôler ça, et pour essayer de comprendre ce qui s'est passé, plus de 20 tubes de sang, presque une demi heure avec mon sang qui coulait tout doucement, mais inexorablement...


Ce jour là, nous attendions les résultats, depuis une heure déjà, morts d'angoisse, terrassés par les événements, encore incapables (et cela allait durer longtemps encore), de réaliser vraiment, quand l'assistante sociale de garde est entrée dans la pièce ... Elle nous dit qu'elle allait nous annoncer quelque chose de très difficile ... qu'est ce qui peut être plus difficile à entendre que les mots que j'ai entendu quelques heures auparavant ?
Et pourtant, elle avait raison, un deuxième coup de poignard nous atteint en plein coeur, comme pour nous dire : non, ce n'est pas un cauchemar, vous n'allez pas vous réveiller, et simplement, tout gommer, tout oublier, ça ne se peut pas ... il faut penser à enterrer votre petite, la loi vous y oblige.
Quelle angoisse que ce moment là, une bouffée de panique, je ne veux pas y penser, comment penser à enterrer Maïlys, alors que quelques heures seulement auparavant, je projetais d'aller lui acheter des rideaux pour sa chambre, et une couverture pour sa sortie de la maternité ?
Tout est si dur à entendre, et pourtant, il nous faut l'entendre ... Sam et moi sommes sous le choc.
Nous refusons cette idée en bloc, comme une dernière chance de nier que Maïlys n'est plus là...
Pourtant, il le faudra, la mettre en terre, lui dire adieu pour toujours...

 

Ce jour là, Sam prend son courage à deux mains et commence à téléphoner pour répandre la mauvaise nouvelle. Je n'ose imaginer combien il est douloureux pour lui de répéter encore et encore cette terrible histoire. Nous attendions tellement le moment d'appeler tout le monde, et d'annoncer la naissance de nos puces, et leurs prénoms. Maintenant, c'est différent,  c'est une mauvaise nouvelle que nous apprenons, mais elle a un nom : Maïlys ...

 

Ce jour là, je suis transférée au deuxième étage, chambre 212, on me donne une chambre particulière, grand merci, nous avons besoin d'être seuls.  Il fait si chaud, tout baigne dans une sorte de moiteur, une brume de chaleur qui enveloppe tout ...

 

Ce jour là, nous nous retrouvons dans ce service de grossesse pathologique, et je sens Emilie dans mon ventre, qui bouge, et je n'ai pas conscience qu'elle aussi je peux la perdre.
On me fait un monitoring, on nous rassure, on nous dit que tout va bien, je n'ai pas de contraction, et aucune enzyme anormale n'a été détectée dans mon sang ...
Tout va bien... quelle ironie d'entendre ces mots quand on porte en soi la mort !  Et pourtant, je porte aussi la vie, et je dois me battre pour elle ... quelle ambivalence, quelle confusion dans mes sentiments, confusion qui va durer très longtemps, qui existe toujours aujourd'hui, qui ne disparaîtra jamais complètement.

 

Ce jour là, j'ai redécouvert l'amour de Sam, et le mien, qui nous a porté jusqu'à la fin de cette horrible journée,  pelotonnés l'un contre l'autre (dans la mesure du possible, car mon ventre est toujours aussi énorme!).

Et ce soir là, miraculeusement, j'ai fermé les yeux et je me suis endormie...

 

La suite a été, et est encore bien difficile, avec son lot de coeurs lourds, d'incompréhension, de rejets, aussi (notamment de la part de ma propre soeur), de rage, de colère, de frustration, de jalousie parfois, de bonheur aussi, avec Emilie, de partage, grâce à mon frère et à quelques amis, découverts au jour de notre détresse.

J'ai tellement de choses à dire, mais je ne trouve pas les mots, alors, grâce aux messages sur le site, dans lesquels, souvent, je me reconnais, j'arrive mieux à mettre ces fameux mots sur mes sentiments, c'est un soulagement

 

Ma petite fille me manque terriblement, elle sera, pour toujours, mon petit bébé, mon ange, la seule qui jamais ne pourra me décevoir, car elle loge au plus profond de mon coeur...

 

 

 Valérie, été 2006

 

 

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